Public Eye on Davos 2002
Reportages (05.02.02)
Reportages
Le Courrier: paru le 5 février 2002
Deux dissidents démontent la théorie du libre-échange
ÉCONOMIE • Lors de la contre-conférence «Public Eye on Davos», qui s’est achevée dimanche, deux économistes ont analysé les mécanismes viciés de la théorie du libre-échange.
ANDREAS MISSBACH*/NEW YORK
Dans une présentation high-tech, Steeve Keen, professeur australien et auteur du livre Debunking economics (1), s’est attaqué, graphiques à l’appui, au dogme des avantages comparatifs. Selon le SECO (Secrétariat d’Etat à l’économie, dirigé par Pascal Couchepin), cette théorie est la principale démonstration de la supériorité du libre-échange. Or, de l’avis de Steeve Keen, cette théorie est en décalage complet par rapport au monde réel.
CHAUSSURES CONTRE PC?
En 1817, son fondateur, David Ricardo, expliquait dans un modèle très simplifié que chaque nation gagnait à ne produire que le bien qu’elle fabriquait avec le plus d’efficience. Tout en se spécialisant, elle pouvait tout de même se procurer les biens qu’elle ne produisait pas grâce à l’échange.
Une version actuelle de la théorie ricardienne pourrait ainsi proposer que deux pays, le Mexique et les Etats-Unis, cessent de produire chacun à la fois des chaussures et des ordinateurs. Ils pourraient à la place se spécialiser là où ils sont relativement meilleurs. Ainsi, les Etats-Unis garderaient l’informatique alors que le Mexique deviendrait le spécialiste de la chaussure.
«Avez-vous déjà vu une fabrique de chaussures se mettre à produire des ordinateurs? Vos chaussures proviennent-elles d’une ancienne usine informatique?» Dans la théorie économique, s’exclame Steeve Kenn face à l’auditoire du «Public Eye», ça ne pose aucun problème: les coûts liés à l’adaptation de la fabrication et de la main-d’œuvre n’existent pas!
Ricardo n’avait pas non plus prévu qu’avec le temps, certains produits perdent leur utilité et leur valeur. Un pays spécialisé dans un tel bien pouvant ainsi perdre tout moyen de vendre et... d’acheter. Inversement, il n’avait pas non plus pris en considération le fait qu’en se spécialisant dans un autre produit, une nation pouvait accéder à un développement technologique et à une satisfaction humaine dont d’autres resteraient exclus.
POUR LE PROTECTIONNISME
Egalement invité du «Public Eye», Graham Dunkley, auteur de The Free Trade Adventure, s’est attaqué à un autre adage de la théorie libérale qui veut que l’abolition des barrières tarifaires et la concurrence qui en découle mènent à plus d’efficience. Selon M. Dunkley, cette théorie ignore les avantages du protectionnisme qui permet à un pays en développement d’acquérir un savoir-faire nécessaire à son propre développement.
La théorie libérale se fourvoie également en prétendant que les gains d’efficience engendrent une augmentation des revenus réels redistribués automatiquement de manière égale pour tous. La réalité ne correspond pas à la théorie, qui est basée sur des présupposés n’ayant pas cours: le marché n’est pas en situation de concurrence pure et parfaite et nous ne vivons pas en situation de plein emploi!
D’autres arguments non économiques ceux-là viennent conforter la nécessité de barrières commerciales: la sécurité alimentaire, la protection de certaines pratiques culturelles et de l’environnement plaident également en faveur d’une dose de protectionnisme.
S’ADAPTER AU PATIENT
Graham Dunkley compare le libre-échange à une thérapie médicale: la guérison est parfois au bout du chemin. Mais il se peut aussi qu’avec le temps, certaines résistances apparaissent ou que des effets secondaires importants surgissent. Tout dépend de la constitution du patient. Le libéralisme basé sur la concurrence a de moins en moins de chance de réussir car les opportunités de trouver une niche de marché intéressante sont de plus en plus rares. Chaque pays vit une situation différente et le libéralisme n’est pas forcément la bonne thérapie.
* Déclaration de Berne
Article publié en collaboration avec Vers un développement solidaire (www.ladb.ch).
Traduction: Lara Cataldi.
(1) debunking-economics
Deux dissidents démontent la théorie du libre-échange
ÉCONOMIE • Lors de la contre-conférence «Public Eye on Davos», qui s’est achevée dimanche, deux économistes ont analysé les mécanismes viciés de la théorie du libre-échange.
ANDREAS MISSBACH*/NEW YORK
Dans une présentation high-tech, Steeve Keen, professeur australien et auteur du livre Debunking economics (1), s’est attaqué, graphiques à l’appui, au dogme des avantages comparatifs. Selon le SECO (Secrétariat d’Etat à l’économie, dirigé par Pascal Couchepin), cette théorie est la principale démonstration de la supériorité du libre-échange. Or, de l’avis de Steeve Keen, cette théorie est en décalage complet par rapport au monde réel.
CHAUSSURES CONTRE PC?
En 1817, son fondateur, David Ricardo, expliquait dans un modèle très simplifié que chaque nation gagnait à ne produire que le bien qu’elle fabriquait avec le plus d’efficience. Tout en se spécialisant, elle pouvait tout de même se procurer les biens qu’elle ne produisait pas grâce à l’échange.
Une version actuelle de la théorie ricardienne pourrait ainsi proposer que deux pays, le Mexique et les Etats-Unis, cessent de produire chacun à la fois des chaussures et des ordinateurs. Ils pourraient à la place se spécialiser là où ils sont relativement meilleurs. Ainsi, les Etats-Unis garderaient l’informatique alors que le Mexique deviendrait le spécialiste de la chaussure.
«Avez-vous déjà vu une fabrique de chaussures se mettre à produire des ordinateurs? Vos chaussures proviennent-elles d’une ancienne usine informatique?» Dans la théorie économique, s’exclame Steeve Kenn face à l’auditoire du «Public Eye», ça ne pose aucun problème: les coûts liés à l’adaptation de la fabrication et de la main-d’œuvre n’existent pas!
Ricardo n’avait pas non plus prévu qu’avec le temps, certains produits perdent leur utilité et leur valeur. Un pays spécialisé dans un tel bien pouvant ainsi perdre tout moyen de vendre et... d’acheter. Inversement, il n’avait pas non plus pris en considération le fait qu’en se spécialisant dans un autre produit, une nation pouvait accéder à un développement technologique et à une satisfaction humaine dont d’autres resteraient exclus.
POUR LE PROTECTIONNISME
Egalement invité du «Public Eye», Graham Dunkley, auteur de The Free Trade Adventure, s’est attaqué à un autre adage de la théorie libérale qui veut que l’abolition des barrières tarifaires et la concurrence qui en découle mènent à plus d’efficience. Selon M. Dunkley, cette théorie ignore les avantages du protectionnisme qui permet à un pays en développement d’acquérir un savoir-faire nécessaire à son propre développement.
La théorie libérale se fourvoie également en prétendant que les gains d’efficience engendrent une augmentation des revenus réels redistribués automatiquement de manière égale pour tous. La réalité ne correspond pas à la théorie, qui est basée sur des présupposés n’ayant pas cours: le marché n’est pas en situation de concurrence pure et parfaite et nous ne vivons pas en situation de plein emploi!
D’autres arguments non économiques ceux-là viennent conforter la nécessité de barrières commerciales: la sécurité alimentaire, la protection de certaines pratiques culturelles et de l’environnement plaident également en faveur d’une dose de protectionnisme.
S’ADAPTER AU PATIENT
Graham Dunkley compare le libre-échange à une thérapie médicale: la guérison est parfois au bout du chemin. Mais il se peut aussi qu’avec le temps, certaines résistances apparaissent ou que des effets secondaires importants surgissent. Tout dépend de la constitution du patient. Le libéralisme basé sur la concurrence a de moins en moins de chance de réussir car les opportunités de trouver une niche de marché intéressante sont de plus en plus rares. Chaque pays vit une situation différente et le libéralisme n’est pas forcément la bonne thérapie.
* Déclaration de Berne
Article publié en collaboration avec Vers un développement solidaire (www.ladb.ch).
Traduction: Lara Cataldi.
(1) debunking-economics
Le Courrier, paru le 2 février 2002
«Ce n’est pas en dînant avec son directeur qu’on le fera changer!»
ENTRETIEN • Vétérane du Forum de Davos, Victoria Tauli-Corpus, de l’ONG philippine Tebbteba, participe cette année aux débats de «Public Eye on Davos»(1.)
PAR ANDREAS MISSBACH*/
Critiquer le Forum économique mondial (WEF) et les mesures de sécurité arbitraires peut vous coûter votre statut d’invité «respectable». C’est en tout cas l’expérience vécue par Victoria Tauli-Corpus, de l’ONG Tebbteba (2), engagée pour les droits des indigènes aux Philippines. Un témoignage édifiant à l’heure où le WEF pérore sans cesse sur sa volonté de «dialogue». (réd. Le Courrier)
Vous avez participé ces deux dernières années au Forum économique mondial. Pourquoi n’y allez-vous pas cette année?
– Parce que le WEF ne m’a plus invitée! A dire vrai, ça ne m’étonne pas: l’an passé, nous avions ouvertement critiqué le WEF lors d’une conférence de presse et avions protesté contre les mesures policières et les atteintes à la liberté de circulation. La volonté de dialogue affichée par le WEF a visiblement ses limites. S’ils étaient réellement intéressés à écouter notre opinion, ils seraient également capables d’entendre nos critiques.
Que vous a apporté votre participation à la réunion annuelle du WEF?
– J’ai eu droit de participer à un petit groupe de travail auquel pouvaient accéder des entreprises. Mon collègue Martin Khor, du Third World Network, a eu plus de chance, il a pu s’exprimer dix minutes devant le plénum. C’est peu, mais c’est déjà ça! La première fois que j’ai participé au WEF, j’ai pu rencontrer les représentants de Rio Tinto Zinc et Newmont qui exploitent des mines d’or au Nord des Philippines. Ils m’ont même invitée à prendre un repas avec eux. Ils paraissaient intéressés à entendre nos problèmes. Mais dans le fond, cet entretien n’a pas modifié la situation: la population indigène Igorot que je défends a perdu sa source de revenu. Les mines d’or ont été cédées sous licence aux multinationales et la région est totalement saccagée par l’exploitation minière. C’est une utopie de croire qu’un simple entretien avec son directeur fera changer le comportement d’une entreprise dans notre région!
»Je préfère donc participer aux conférences alternatives proposées par «Public Eye». Nous pouvons discuter librement des questions qui nous touchent et trouver un relais médiatique à notre cause.
Public Eye aborde cette année la question de mesures contraignantes destinées aux entreprises transnationales. Pensez-vous que de telles règles multilatérales peuvent avoir un effet positif pour la population de votre région?
– Des normes contraignantes obligeraient les entreprises à respecter les droits fondamentaux. Les entreprises sont de plus en plus puissantes. Pour nous protéger, nous avons besoin de lois. Malheureusement, un tel programme a peu de chances d’aboutir. Dans les années septante, l’ONU avait déjà lancé le projet de réglementer les activités des entreprises transnationales. Mais les Etats-Unis et les autres pays industrialisés sont parvenus à faire échouer cette initiative. Tout est tombé à l’eau en 1992 avec la fermeture du Centre des Nations Unies sur les entreprises transnationales.
Les entreprises prônent plutôt l’autorégulation sur une base volontaire. Qu’en pensez-vous?
– Regardez le «Global Compact», ce mécanisme d’autorégulation lancé par les Nations Unies est censé pousser les firmes privées à respecter les droits humains. Résultat: Daimler-Chrysler s’affuble du logo des Nations Unies dans ses publications en échange d’une déclaration publique sans effet réel; Shell est promue sur le site Internet de l’ONU sans pour autant avoir changé ses pratiques au Nigeria et ailleurs... Le Global Compact était censé rendre compte du comportement des entreprises sur son site Internet. Rien n’a été mis en place: les informations sur les firmes sont totalement lacunaires. Nous devons absolument obtenir des règles contraignantes en matière de transparence. Le Global Compact est une farce aux mains des entreprises transnationales.
* de la Déclaration de Berne.
Article publié en collaboration avec Vers un développement solidaire (www.ladb.ch).
Traduction: Lara Cataldi.
(1) «Public Eye on Davos», contre-forum durant le WEF, a lieu à New York du 31 janvier au 3 février. Il est organisé par dix ONG, dont la Déclaration de Berne. Précisions et détails sur: www.publiceyeondavos.ch
(2) Tebtebba Foundation
«Ce n’est pas en dînant avec son directeur qu’on le fera changer!»
ENTRETIEN • Vétérane du Forum de Davos, Victoria Tauli-Corpus, de l’ONG philippine Tebbteba, participe cette année aux débats de «Public Eye on Davos»(1.)
PAR ANDREAS MISSBACH*/
Critiquer le Forum économique mondial (WEF) et les mesures de sécurité arbitraires peut vous coûter votre statut d’invité «respectable». C’est en tout cas l’expérience vécue par Victoria Tauli-Corpus, de l’ONG Tebbteba (2), engagée pour les droits des indigènes aux Philippines. Un témoignage édifiant à l’heure où le WEF pérore sans cesse sur sa volonté de «dialogue». (réd. Le Courrier)
Vous avez participé ces deux dernières années au Forum économique mondial. Pourquoi n’y allez-vous pas cette année?
– Parce que le WEF ne m’a plus invitée! A dire vrai, ça ne m’étonne pas: l’an passé, nous avions ouvertement critiqué le WEF lors d’une conférence de presse et avions protesté contre les mesures policières et les atteintes à la liberté de circulation. La volonté de dialogue affichée par le WEF a visiblement ses limites. S’ils étaient réellement intéressés à écouter notre opinion, ils seraient également capables d’entendre nos critiques.
Que vous a apporté votre participation à la réunion annuelle du WEF?
– J’ai eu droit de participer à un petit groupe de travail auquel pouvaient accéder des entreprises. Mon collègue Martin Khor, du Third World Network, a eu plus de chance, il a pu s’exprimer dix minutes devant le plénum. C’est peu, mais c’est déjà ça! La première fois que j’ai participé au WEF, j’ai pu rencontrer les représentants de Rio Tinto Zinc et Newmont qui exploitent des mines d’or au Nord des Philippines. Ils m’ont même invitée à prendre un repas avec eux. Ils paraissaient intéressés à entendre nos problèmes. Mais dans le fond, cet entretien n’a pas modifié la situation: la population indigène Igorot que je défends a perdu sa source de revenu. Les mines d’or ont été cédées sous licence aux multinationales et la région est totalement saccagée par l’exploitation minière. C’est une utopie de croire qu’un simple entretien avec son directeur fera changer le comportement d’une entreprise dans notre région!
»Je préfère donc participer aux conférences alternatives proposées par «Public Eye». Nous pouvons discuter librement des questions qui nous touchent et trouver un relais médiatique à notre cause.
Public Eye aborde cette année la question de mesures contraignantes destinées aux entreprises transnationales. Pensez-vous que de telles règles multilatérales peuvent avoir un effet positif pour la population de votre région?
– Des normes contraignantes obligeraient les entreprises à respecter les droits fondamentaux. Les entreprises sont de plus en plus puissantes. Pour nous protéger, nous avons besoin de lois. Malheureusement, un tel programme a peu de chances d’aboutir. Dans les années septante, l’ONU avait déjà lancé le projet de réglementer les activités des entreprises transnationales. Mais les Etats-Unis et les autres pays industrialisés sont parvenus à faire échouer cette initiative. Tout est tombé à l’eau en 1992 avec la fermeture du Centre des Nations Unies sur les entreprises transnationales.
Les entreprises prônent plutôt l’autorégulation sur une base volontaire. Qu’en pensez-vous?
– Regardez le «Global Compact», ce mécanisme d’autorégulation lancé par les Nations Unies est censé pousser les firmes privées à respecter les droits humains. Résultat: Daimler-Chrysler s’affuble du logo des Nations Unies dans ses publications en échange d’une déclaration publique sans effet réel; Shell est promue sur le site Internet de l’ONU sans pour autant avoir changé ses pratiques au Nigeria et ailleurs... Le Global Compact était censé rendre compte du comportement des entreprises sur son site Internet. Rien n’a été mis en place: les informations sur les firmes sont totalement lacunaires. Nous devons absolument obtenir des règles contraignantes en matière de transparence. Le Global Compact est une farce aux mains des entreprises transnationales.
* de la Déclaration de Berne.
Article publié en collaboration avec Vers un développement solidaire (www.ladb.ch).
Traduction: Lara Cataldi.
(1) «Public Eye on Davos», contre-forum durant le WEF, a lieu à New York du 31 janvier au 3 février. Il est organisé par dix ONG, dont la Déclaration de Berne. Précisions et détails sur: www.publiceyeondavos.ch
(2) Tebtebba Foundation
Public Eye dans les médias
6.2.02 Le Courrier Genève
| Après les attentats coopération a été militarisée (0.23 MB) |
1.2.02 Tribune de Genève
| Forum économique mondial la grand-messe (0.25 MB) |
1.2.02 24 heures
| La grand-messe des décideurs a débuté (0.20 MB) |
1.2.02 Le Courrier Genève
| Kaspar Villiger ouvre Public Eye (25 KB) |
1.2.02 L'Express
| Davos délocalisé (29 KB) |
31.1.02 Le Quotidien Jurassien
| The Public Eye on Davos à New York (0.11 MB) |
31.1.02 La Liberté
| Les opposants sont aussi à New York (33 KB) |
31.1.02 Journal du Jura
| Contrepoids au WEF (21 KB) |
31.1.02 Le Matin
| Paroles de militants (44 KB) |
23.1.02 L'Evenement Syndicat
| NY pour les uns, Zurich et Porto Alegere (0.23 MB) |
16.1.02 La Liberté
| Les militants vont s'éparpiller (0.17 MB) |
16.1.02 Nouvelliste
| Les opposants seront à New York (26 KB) |
4.1.02 Journal du Nord Vaudois
| Public Eye ira à New York (12 KB) |


